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Mardi 27 novembre 2007

d--prim---e--light-copy.jpgEn France, les psychotropes représentent la classe de médicaments la plus prescrite, après ceux contre l’hypertension. Une tendance qui semble aller de pair avec la hausse des pathologies psychologiques. Dans les collectivités, la prévention est insuffisante et focalisée sur l’alcoolisme.
«Nous sommes de plus en plus souvent confrontés à des mal-être. » Le docteur Elisabeth Perrin-Castro, médecin du travail à Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne), n’est pas la seule à faire ce constat. Pression accrue, stress, précarité croissante : dans un environnement économique et social qui se dégrade, les pathologies psychologiques se multiplient, dans les collectivités locales comme ailleurs. Et, avec elles, les traitements par des psychotropes (lire l’encadré ci-contre).

Effets secondaires indésirables. En France, la consommation de ces médicaments est très élevée et concernerait environ 14 % des hommes et 25 % des femmes (selon le baromètre « Santé 2000 » établi par l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé). En 2002, l’assurance maladie a remboursé plus de 150 millions de boîtes d’anxiolytiques, d’antidépresseurs, d’hypnotiques et de neuroleptiques aux assurés du régime général. Régulièrement, la communauté sanitaire s’inquiète de la prescription et de l’utilisation abusives de ces médicaments, qui induisent parfois des effets secondaires indésirables et handicapants dans la vie professionnelle : une somnolence, des troubles de la mémoire, du mouvement, du sommeil, du compor¬tement et, surtout, une accoutumance.
Ainsi, Jean-Michel Maurel, médecin conseil à Dexia-Sofcap, note que 80 % des agents territoriaux en arrêt de maladie pour pathologie lombaire sont sous anxiolytiques. Et bien qu’aucune donnée statistique ne puisse confirmer un lien de cause à effet, en même temps que le nombre de syndromes dépressifs augmente, le taux d’absentéisme s’envole dans la fonction publique territoriale : en cinq ans, il a bondi de 30 %, passant de plus de 6 % en 1998 à près de 8 % en 2002.

Fragilisation des agents. A Rennes (Ille-et-Vilaine), comme dans la majorité des villes, on s’inquiète de cette poussée. Valérie David, directrice des ressources humaines (DRH), y voit le résultat conjugué du vieillissement de la population territoriale et d’une charge mentale plus forte : « La pression induite par l’arrivée des nouvelles technologies, l’accélération du rythme du travail et l’agressivité du public ont fragilisé les personnes. Elles basculent plus vite dans un état dépressif. » La collectivité enregistre d’ailleurs une hausse des pathologies mentales. « Tout aussi préoccupant : 15 % de nos agents sont en restriction d’aptitude (*). Un pourcentage également en augmentation », relève la DRH.
Au service de la médecine préventive et professionnelle du conseil général de Seine-Saint-Denis, l’augmentation des troubles psychologiques et somatiques (troubles digestifs ou lombaires, palpitations) a motivé, en novembre 2004, le lancement d’une étude auprès de tous les agents. « Jusqu’en février, le service procède à un état des lieux sur ces troubles pour analyser leur corrélation avec l’organisation et les conditions de travail, ainsi que leur retentissement sur la santé et la prise de médicaments », explique le docteur Alain Hagège. En fonction des résultats, le service proposera à l’autorité territoriale d’engager des actions préventives.
Selon le docteur Jean-Yves Massimelli, directeur adjoint du centre de gestion des Bouches-du-Rhône, le malaise relève, dans la majorité des cas, d’un problème de gestion des ressources humaines. « Une grande part de l’absentéisme en maladie ordinaire pourrait être réduite si les conditions de travail étaient ajustées. De nombreuses personnes dépressives prenant des psychotropes sous forme de médicaments, d’alcool ou de drogues, invoquent un manque de motivation et d’inadéquation dans le travail. »

Pour anticiper les troubles du comportement liés à des syndromes dépressifs, ainsi que l’absentéisme qui en découle, l’information et la sensibilisation des agents sont à la base de toute action préventive. « Mais, constate Jean-Yves Massimelli, les élus locaux se focalisent sur l’alcool, phénomène le plus prégnant. Or il existe d’autres psychotropes moins visibles, dont certains, illicites, altèrent les capacités d’adaptation psychomotrices des individus. Nous rappelons sans cesse qu’il faut parler de toutes les substances psychoactives. » D’autant que la pluri-intoxication n’est pas rare et que les interactions entre différents psychotropes (médicaments et alcool, par exemple) peuvent en aggraver les effets secondaires. Complémentaires de l’information, les formations à la gestion du stress sont un moyen d’aider les agents les plus exposés à surmonter leur mal-être.

Mais la collectivité doit aussi s’occuper des agents absents et veiller à ne pas rompre le lien avec ceux qui sont en arrêt de maladie, surtout s’ils sont enclins au pessimisme.

Pour préparer leur retour à l’emploi, la visite de préreprise, prévue par l’article R. 241-51 du Code du travail, est un outil capital, largement sous-utilisé, voire méconnu. Or c’est seulement à sa demande ou à celle de son médecin traitant que le salarié peut en bénéficier. D’où la nécessité d’informer les agents de l’existence de cette consul¬tation et de promouvoir son utilité dans le livret d’accueil, le règlement intérieur et le journal interne. « Une note d’information peut aussi accompagner le bulletin de salaire de l’agent arrêté », suggère Jean-Yves Massimelli. Autant de signes qui montrent aux absents que la collectivité est à leur écoute et prépare les conditions de leur retour. « Bien souvent, rien n’est prêt et l’arrêt de travail se prolonge, alors que l’agent serait apte à reprendre le travail », déplore Jean-Yves Massimelli. La visite de reprise elle-même, parfois considérée comme une formalité, a souvent lieu a posteriori et non dès le retour de l’agent.
Pourtant, ces deux consultations peuvent être l’occasion de prévoir un aménagement de poste ou d’horaires de travail, voire de proposer un accompagnement psychosocial. « Mais le sous-dimensionnement du système de prévention des risques professionnels dans le secteur public permet rarement cette réactivité », souligne Jean-Yves Massimelli. Dans un contexte où la souffrance au travail se manifeste de plus en plus et où l’absentéisme grimpe en flèche, cette réactivité devrait devenir une priorité.


 

     4 grandes familles de psychotropes     
          
       
     Une substance dite « psychotrope » est susceptible de modifier l’activité psychologique et mentale. On les classe en quatre catégories. Les hypnotiques, inhibiteurs de l’éveil et de la vigilance, sont prescrits en cas de troubles du sommeil. En traitement prolongé, ils peuvent générer une dépendance. Les anxiolytiques combattent l’anxiété et le stress en suscitant un état de relâchement général des muscles. Ils entraînent une somnolence qui les rend incompatibles avec la conduite d’un véhicule et peuvent induire une dépendance en traitement prolongé. Les antidépresseurs stimulent l’humeur et l’état affectif des sujets dépressifs. Certains d’entre eux entraînent une accoutumance. Les neuroleptiques traitent les psychoses (schizophrénie, états délirants ou épisodes maniaques…). Sédatifs, ils provoquent une inhibition psychomotrice et des effets indésirables, tels que somnolence, mouvements incontrôlés, hypotension artérielle.     
 

 

     « Il n’y a pas de visibilité sur la prise de médicaments psychotropes »     
          
       
     Jean-Paul Jeannin, alcoologue et addictologue, fondateur du cabinet Arcom (*)« De nombreux travaux scientifiques ont montré la corrélation entre la souffrance au travail et les pathologies du comportement. Et il est évident que les salariés trouvent dans la consommation de substances psychotropes – alcool, drogues et médicaments – une réponse à leurs difficultés de vie. Or les médicaments psychotropes sont prescrits pour une souffrance réelle, ils ne sont donc pas interdits ; ensuite, leur utilisation est incontrôlable alors que les doses prescrites ne sont pas toujours respectées. Par ailleurs, la prise conjointe d’autres substances psychoactives peut avoir des effets catastrophiques sur la santé et la sécurité de l’individu. Les médecins du travail et les acteurs de la prévention n’ont donc pas sur les médicaments ou sur le cannabis la même visibilité que sur l’alcool. Mais, quel que soit le produit, le fond du problème est ce qui pousse les salariés à recourir aux psychotropes. Une anecdote : récemment, une entreprise d’industrie chimique a décidé, avec l’accord des salariés, d’interdire l’alcool au restaurant de l’entreprise et lors des “pots”. Au bout de six mois, le médecin du travail a observé une augmentation de 50 % de la prise de médicaments psychotropes. Conclusion : l’entreprise avait traité le problème de l’alcool, mais pas sa cause, le stress. Pour traiter cette problématique, l’entreprise ou la collectivité doit, en collaboration avec les organisations syndicales, définir sa politique en la matière sur trois axes : la prévention, le soutien individualisé aux personnes en difficulté et le management. »     
 

 (*) Prononcée par le médecin du travail après examen médical, la restriction d’aptitude concerne les agents inaptes à remplir en totalité les actes de travail au poste pour lequel ils ont été embauchés. Elle peut être provisoire et est réversible.
par force ouvrière ch arras publié dans : DOSSIERS
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